top of page
L'Image en creux

Présentation

EH_portrait.jpeg

Étienne Hatt est critique d’art membre de l’Aica. Il est rédacteur en chef adjoint d’artpress et membre du comité éditorial de PALM, le magazine en ligne du Jeu de Paume. Il a été co-directeur artistique du salon Approche dédié aux expérimentations photographiques (Paris, 2019 et 2021) et co-commissaire d’Après l’école, biennale artpress des jeunes artistes (Saint-Étienne, 2020 et Montpellier, 2022).

« Photo-choc » pour Roland Barthes dans ses Mythologies (1957), « image-choc » pour Susan Sontag dans Devant la douleur des autres (2003) : le choc désigne la forme paroxystique de la photographie de presse, celle qui, pour rendre compte des violences du monde, privilégie le spectaculaire. Si le choc est un effet, il est aussi une stratégie. Barthes soulignait ainsi combien ces images sont construites, voire « surconstruites », combien elles reposent sur un « langage intentionnel de l’horreur », et Sontag évoquait les « automatismes mis en œuvre pour provoquer l’émotion ». Car le choc aurait pour vertu d’émouvoir, ébranler, éventuellement éveiller nos consciences, susciter des réactions. Mais, même si Sontag a nuancé ses propos depuis le recueil Sur la photographie (1977), cet effet ne risque-t-il pas de s’amoindrir à force de surexposition à des « images-clichés » ? Pis encore, selon la thèse énoncée par Jean Baudrillard, notamment dans la Guerre du Golfe n’a pas eu lieu (1991), ces dernières n’auraient-elles pas transformé la réalité en simulacre ?

 

Comment sortir des ambiguïtés de l’image-choc ? Dans l’Effroi du présent. Figurer la violence (2009), Dominique Baqué se tournait vers l’art et mettait en lumière, en ce début de 21e siècle, trois « stratégies artistiques » : l’appropriationnisme (par exemple Luc Tuymans et ses grisailles reprenant des images de presse), le retrait (notamment Sophie Ristelhueber et ses photographies de l’après-coup) et la théâtralisation (entre autres Éric Baudelaire et sa reconstitution d’une scène de guerre). Dans le prolongement de cette réflexion sur les pouvoirs de l’art à proposer des « contre-images » de la violence, qu’elle soit inouïe ou ordinaire, manifeste ou latente, j’ai réuni dans l’exposition L’image en creux des artistes qui se saisissent du réel et de ses crises tout en prenant le contre-pied du choc. Paradoxales, leurs propositions entendent montrer moins pour nous aider à mieux voir. Les photographies, vidéos et dessins présentés révèlent plusieurs procédés qui vont du recouvrement à l’effacement, en passant par l’évidement, le floutage, l’obstruction ou l’abstraction. Dans tous les cas, le défaut de visible met notre regard en alerte. Quand l’image-choc nous aveuglait par ses excès, l’image en creux nous
ouvre les yeux.

Parmi les artistes de l’exposition, deux se confrontent directement à l’image-choc pour en faire la critique. Matthieu Boucherit, qui s’intéresse à « l’économie des affects », « filtre » ces images en effaçant numériquement les détails les plus violents tandis que Léa Belooussovitch, qui parle de « business de l’émoi », en extrait des fragments qu’elle agrandit et floute en les dessinant au crayon de couleur sur un support de feutre. D’une certaine manière, leurs œuvres sont des leurres : le regard pourrait glisser sur la neutralité apparente des images du premier ou se délecter des fausses abstractions chromatiques de la seconde mais, quoique mise à distance, la violence est bien là, sous-jacente, convoquée par les titres ou le souvenir des
photographies de presse originales.

L’image en creux prend donc le risque d’être liminale pour mieux mobiliser notre attention. C’est que l’absence qui la remplit renvoie à une présence, le champ, aussi vide soit-il, à un hors-champ et le fragment à un tout. Ainsi, la série photographique
Paris barricadé (2018-19) de devantures de magasins et bureaux obstruées de planches de bois impeccables et dépouillés de toute enseigne d’Anna Malagrida et Mathieu Pernot bruit-elle des violences urbaines qui cet hiver-là ont ponctué les
manifestations des « gilets jaunes ». De la même manière, les dessins de panneaux publicitaires défilant vides de toute affiche de la série Encounters at the End of Time (2022-23) d’Alexandre Zhu font-ils écho aux violences sur les corps et les
esprits qu’ont représentées, au-delà du repli de l’activité économique, la crise du Covid et les confinements. L’image en creux n’est donc pas une totalité repliée sur elle-même qui ne serait, comme l’image-choc, que pure visualité. À l’encontre de cette dernière qui, saisie dans son immédiateté, est un instantané qui fige, elle redonne temps et mouvement au regard et à la pensée. Les photographies de Karim Kal ne montrent à priori pas grand-chose. En fait, la dialectique de l’ombre et de la lumière qui les anime attire l’œil vers ce qu’habituellement on ne regarde pas et que le flash révèle au centre ou en périphérie des images : dans les cités, en amont des flambées de violences, ce sont ces aménagements urbains qui contraignent ou empêchent les déplacements (série Entourage, 2017) ; dans un centre psychothérapeutique, ce sont les couleurs des murs qui, outre l’enfermement des patients, pointent leur ségrégation en fonction des pathologies (série Kosmos, 2020). Pourtant, à la différence de l’image-choc, l’image en creux n’est pas astreinte à la représentation. Si les travaux de Malagrida, Pernot, Zhu et Kal livrent des indices, fussent-ils minimaux, du réel critique, ceux d’Anaïs Marion, Morvarid K. et Émeric Lhuisset privilégient le symbole. Quand Marion se penche sur les révolutions pacifistes des 20e et 21e siècles, c’est avec des photogrammes des fleurs qui leur ont donné leurs noms (série Et la foule soudain tendit une fleur, 2017-2023). Surtout, en
adoptant la technique de l’anthotype, tirage qui ne peut être fixé et s’effacera au cours de l’exposition, elle souligne toute leur fragilité. Morvarid K., dont la performance The Hours consistera à recouvrir le portrait d’une jeune Iranienne photographiée sans voile à Téhéran pour n’en donner à voir que la silhouette, et Lhuisset, qui laisse le bleu des cyanotypes de la série L’Autre Rive (2011-2017) évoquant les parcours de ses amis migrants prendre possession de l’image, confèrent aussi, au-delà de toute représentation, une valeur symbolique à la matière et aux transformations mêmes de la photographie. Qu’elle se confronte ou non à l’image de presse violente, qu’elle relève de l’indice ou du symbole, qu’elle mette en mouvement une réflexion figée par l’image-choc ou suscite d’autres affects que ceux, immédiats, produits par cette dernière, l’image en creux libère de l’espace et nous implique, nous spectateurs rendus à nouveau actifs, au cœur du réel.

Étienne Hatt

PHOTOS L'image en creux

©Mona Mil

du 7 novembre au 21 décembre 2023
Paris 12eme ardt
100 Rue de Charenton

photos d'artistes

©Mona Mil

Léa Belooussovitch
Léa Belooussovitch

Léa Belooussovitch née à Paris en 1989, vit et travaille à Bruxelles. Diplômée d’un Master en Arts Visuels en section Dessin à L’Ecole Nationale Supérieure des Arts Visuels de La Cambre en 2014, elle intègre de nombreuses résidences d’artistes à Bruxelles telles que la Fondation Moonens, la Fondation du Carrefour des Arts ou la résidence de la M.A.A.C en 2017 à l’issue de laquelle elle réalise sa première exposition personnelle.En parallèle, son travail est présenté dans des institutions belges comme le WIELS, l’ISELP et elle remporte des prix ; celui du Moonens en 2014, la Bourse Révélation Emerige en 2016 à Paris, le prix COCOF de la Médiatine en 2017 et le prix du Parlement de la Fédération-Wallonie Bruxelles en 2018.

Léa Belooussovitch se saisit des violences du réel médiatisées par les images et les bases de données. Les images-chocs de scènes de mort et de désolation, qui pour l’artiste participent d’un « business de l’émoi », constituent ainsi la source de séries de dessins aux crayons de couleur sur un support de feutre. Elle en extrait des détails qu’elle agrandit et floute au point de devenir des abstractions chromatiques. Mais ces dernières sont des leurres : les titres, qui renvoient aux événements, nous ramènent à la brutalité des faits.

Matthieu Boucherit
Matthieu Boucherit

Matthieu Boucherit est né en 1986 à Cholet, vit et travaille à
Aubervilliers. Il est diplômé en communication visuelle à Nantes
et d’un Master Recherche et Création de l’Université de Toulouse. Artiste pluridisciplinaire, Matthieu Boucherit s’inspire des techniques et appareillages qui ont façonné nos regards et développe une réflexion sur l’écologie des images et des affects. Il croise les méthodes de présentation et de représentation de différents médias — peinture, dessin, photographie, texte, vidéo,
création d’ambiance, dont il dissèque les mécanismes de fabrication en mettant en scène leurs process.

Il a fait de l’image et de ses usages et circulations la matière première de ses photographies, peintures, installations et dispositifs. Il a ainsi retouché des photographies de presse, parfois des « icônes », pour en gommer les détails violents avant de les tirer par contact avec un écran d’ordinateur (laptopogrammes) ou de les projeter. Mais il s’agit moins de réparer les images ou le monde que de pointer, par le défaut de visible, la pulsion scopique au fondement de l’économie médiatique des affects.

Karim Kal
Karim Kal

Karim Kal Né à Genève en 1977, Karim Kal obtient en 2003 un diplôme de la formation supérieure à l’École de photographie de Vevey. Il vit et travaille aujourd’hui à Lyon. Karim Kal est lauréat du Prix Henri Cartier Bresson 2023. Ses oeuvres ont été exposées dans de grandes institutions parmi lesquelles on compte le musée Carnavalet, l’Institut du Monde Arabe de Tourcoing, mais également l’Institute of Contemporary Art de Singapour, la Bloo Gallery de Rome, le Musée d’art moderne d’Alger ou encore le Memorial Do Imigrante de São Polo. Par ailleurs, ses oeuvres ont été acquises par des institutions publiques de renom
telles que le Musée de l’histoire de l’immigration au Palais de la porte dorée à Paris, le Fond National d’Art Contemporain de Paris, le FRAC Auvergne, l’Artothèque de Strasbourg…

Il s’inscrit dans la tradition du documentaire social. Il s’intéresse aux espaces de relégation et aux lieux de coercition dont il pointe les signes par un dispositif de prise de vue au flash qui, entre obstruction et abstraction, joue des contrastes d’ombre et de lumière. Deux séries sont réunies : Entourages (2017), sur les contraintes des passages des grands ensembles de Lyon et Saint-Étienne, et Kosmos (2020), sur la ségrégation spatiale au sein du
Centre psychothérapique de l’Ain à Bourg-en-Bresse.

Emeric Lhuisset
Emeric Lhuisset

Émeric Lhuisset (1983, FR) a grandi en banlieue parisienne, il est diplômé en art (Ecole des Beaux-Arts de Paris) et en géopolitique (Ecole Normale Supérieure Ulm / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne). Son travail est présenté dans de nombreuses expositions, notamment à la Tate Modern (UK), au Museum Folkwang (DE), à l’Institut du Monde Arabe (FR), au Stedelijk Museum (NL), aux Rencontres d’Arles (FR), au Sursock Museum (LB), au Times Museum (CN), ou encore au Centre Pompidou (FR).

Il remporte entre autres la mention spécial Ukraine du Paris Photo/Aperture PhotoBook Awards 2022, le British Journal of Photography International Photography Award 2020, la Résidence BMW pour la Photographie 2018 et Grand Prix Images Vevey - Leica Prize 2017.

Il a fait des crises contemporaines – avant tout conflits et migrations – le coeur de son oeuvre de terrain. Nourri de géopolitique, il trouve à chaque fois des formes en rupture avec les discours académiques. Dans Quand les nuages parleront (2018-2019), série sur des villes prises par le PKK bombardées par le pouvoir turc, il a évidé dans des vues aériennes les périmètres détruits et invisibilisés tandis que, dans L’Autre Rive (2011-2017), il a laissé le bleu de ses cyanotypes évoquant les parcours de ses amis migrants prendre possession de l’image.

Anaïs Marion
Anaïs Marion

Née à Metz en 1992, Anaïs Marion vit et travaille en Creuse. Petite, elle rêvait de devenir botaniste ou archéologue. Finalement, elle est devenue artiste-auteure. Diplômée de l’école européenne supérieure de l’image à Poitiers, elle a participé à de nombreuses résidences photographiques ou
d’écriture comme celles de la villa Pérochon, de Castel Coucou ou de la villa La Brugère. Elle a été lauréate du prix d’Art Robert Schuman en 2019 et de la septième révélation du livre d’artiste de l’ADGP X MAD en 2022.

Elle a participé à plusieurs expositions collectives notamment au OFF de la Biennale de Dakar 2018, la biennale Artpress des jeunes artistes (Saint-Étienne) (2020) et la biennale d’art contemporain de Champigny-sur-Marne (2022).

Anaïs Marion s’intéresse à l’histoire et à la mémoire, à leurs récits et objets. Si ses travaux discursifs sont de véritables enquêtes donnant lieu à des livres et des conférences performées, d’autres affirment leur valeur symbolique. C’est le cas de Et soudain la foule tendit une fleur (2017-2023), série d’anthotypes dédiée aux révolutions pacifistes des 20e et 21e siècles ayant des noms de fleurs ou de couleurs qui, tirée selon
un procédé infixable utilisant la photosensibilité des plantes, disparaîtra au cours de l’exposition.

Morvarid

Morvarid est née à Téhéran en 1982 et a quitté l’Iran très tôt mais son attachement à l’identité iranienne est le fondement de sa relation avec le monde et de sa sensibilité artistique. Morvarid qui vit entre Berlin et Bordeaux est une artiste visuel et une performeuse. Elle est représentée par la galerie Bigaignon. Elle a participé à de nombreuses expositions personnelles à l’étranger et en France. Ses oeuvres se retrouvent dans plusieurs collections publique comme la BNF ou le Frac Aquitaine.

Morvarid K. se situe à la croisée de la photographie, du dessin et de la performance. Elle intervient sur ses images pour les rehausser ou, au contraire, les voiler. Marquée par la condition des femmes en Iran et le mouvement Femmes, Vie, Liberté débuté
le 16 septembre 2022, The Hours est une performance au cours de laquelle elle recouvrira le portrait d’une jeune femme de Téhéran d’autant de traits à l’encre blanche que d’heures se seront écoulées depuis le soulèvement. Ne restera alors qu’une silhouette, sans voile.

Alexandre Zhu
Alexandre Zhu

Alexandre Zhu (1993), réside dans les ateliers d’artistes Poush
à Aubervilliers. Il est diplômé en 2018 de l’ENSAD avec un passage à la School of Visual Art de New York. Influencé par la transformation massive de sa ville d’origine, sa pratique du dessin questionne les mutations de nos environnements urbains et mondialisés. Lauréat du prix Pierre David-Weill en 2021 et du Prix Dauphine pour l’art contemporain en 2022, son travail est ensuite sélectionné pour la Biennale Artpress la même année au MOCO Panacée.

Alexandre Zhu réalise ses dessins au fusain d’après ses propres photographies. Plusieurs de ses séries scrutent les détails de notre monde urbanisé et mécanisé, y compris dans ses failles, comme la série Encounters at the End of Time (2022-2023) de panneaux publicitaires défilants vidés par la contraction de l’activité économique lors de la dernière pandémie. Le regard ne bute pas sur ces surfaces froissées apparemment vierges, il est happé par l’illusionnisme de ces plis, indices d’un monde à l’arrêt.

Anna Malagrida
Mathieu Pernot

Anna Malagrida est née à Barcelona 1970 et vit à Paris. Par la photographie et la vidéo, Anna Malagrida interroge la ville mondialisée et s’intéresse à ceux qui l’habitent et ceux qui la traversent. Elle photographie les traces fruit des événements politiques et sociétales qui la transforment. Elle est diplômée de l’’Ecole Nationale de la Photographie d’Arles en 1996. Lauréate du Prix au Projet aux Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles en 2005, elle a exposé individuellement en France et à l’international dans des institutions tel que le Centre Pompidou, la Fondation Mapfre de Madrid, le Centre Photographique d’Ile de France, la Galleria Civica de Modena, le Frac PACA, le Museo de Arte Contemporáneo A Coruña, l’IVAM de Valence ou le Musée d'Art Modern de Tarragona. En 2023 La Filature de Mulhouse et le Centre Photographique de Hautes-France lui consacrent deux expositions individuelles. Elle est représentée parle la galerie RX à Paris. Son travail est présent dans différentes collections publiques et privées.

Mathieu Pernot est né en 1970 à Fréjus. Il vit et travaille à Paris. Lors de ses études à l’École nationale supérieure de la photographie, Mathieu Pernot rencontre à Arles des familles tsiganes, dont les Gorgan, avec lesquels il ne cesse de travailler par la suite. Au cours des années 2000, il développe différentes séries consacrées à l’enfermement, l’urbanisme et la question migratoire. Son travail a été récompensé par le prix Nadar en 2013, le prix Niépce en 2014, et il est en 2019, lauréat de la bourse Henri Cartier Bresson. En 2022, il réalise l’exposition l’Atlas en mouvement, accompagnée d’une édition, qui présente ses travaux réalisés depuis plus d’une dizaine d’années avec des personnes migrantes et propose une nouvelle perspective dans la manière de les représenter. Anna Malagrida et Mathieu Pernot ont l’un et l'autre re développé une oeuvre impor tante répondant aux enjeux politiques et sociaux contemporains. Ensemble, ils ont réalisé Paris
barricadé (2018-2019), une série de photographies de devantures de magasins et bureaux obstruées de planches de bois impeccables et dépouillés de toute enseigne qui, par contraste, bruit des violences urbaines qui, cet hiver-là, ont ponctué les manifestations des « gilets jaunes ». Par intérêt pour la ville comme surface d’inscription, Anna Malagrida a récupéré certaines de ces planches taguées pour en faire une sculpture : « Les
monstres sont à… »

Empreinte Cosmique
Image d'accueil Expo Sandra.png

Présentation

marie-gayet.jpg

Empreinte cosmique, Sandra Matamoros, Galerie Dix9, du 28 juin au 20 juillet 2023  

« Explorer l’univers, c’est tendre un miroir vers nous-mêmes. »  

Bill Diamond, directeur du Seti* 

« Se pourrait-il... ? 

-Quoi ?  

-Vous dites « du ciel » ? 

-De la Terre.  

-La Terre, un nom, rien. Mais... en arrivant au sommet du col tout à l’heure... » Il se toucha la nuque. « J’ai eu une impression de ... »

Dans la nouvelle « Rencontre Nocturne » de Ray Bradbury (1) deux personnages se rencontrent par une nuit scintillante. Un dialogue s’instaure entre eux ; chacun parle de sa destination. Peu à peu, au cours de l’échange on comprend que s’ils sont en présence l’un et l’autre, ils ne sont pas dans le même temps et que ce décalage temporel modifie l’environnement dans lequel ils évoluent. Chacun voit et vit la réalité de son espace avec sa propre perception, faisant de l’un le fantôme du passé de l’autre et inversement. Au moment de se dire au revoir, « leurs mains ne se touchèrent pas, elles s’interpénétrèrent. »  

 

Inspirée tout autant par la science-fiction, la géométrie sacrée, l’astrophysique et la spiritualité, Empreinte cosmique, l’exposition personnelle de Sandra Matamoros à la Galerie Dix9 invite à reconsidérer la réalité et interroge sur le rapport Terre, Cosmos et Humanité. Depuis le premier être humain à lever les yeux vers le ciel nocturne jusqu’aux missions spatiales actuelles, le cosmos fascine. L’origine de la vie y serait inscrite quelque part dans son infini et par l’observation de l’univers, que Galilée comparait à « un très grand livre qui se tient ouvert constamment devant les yeux », il serait possible d’avoir des réponses au grand mystère du vivant. Cette conviction imprègne toute la démarche de l’artiste. Comment comprendre que rien n’est isolé, que tout est connecté ? Comment percevoir ce qui nous entoure par-delà les apparences, mettre en relation le macrocosme et le microcosme ?  Est-il possible de (se) penser dans un autre temps ? Sommes-nous vraiment, comme l’annonce l’astrobiologiste Nathalie Cabrol (2), « à l’aube de nouveaux horizons » ?   

 

Ce deuxième opus du projet avec le cube miroir (3) présente un ensemble d’œuvres où l’artiste met en scène selon différents médiums (photos, volumes, film et installations) l’objet géométrique, illusionniste par excellence, qui piège la perception autant qu’il émerveille. Si Empreinte cosmique suggère une inscription physique dans l’espace (trace, marque, relief), elle est ici envisagée pour sa qualité à faire image sensible, à la fois symboliquement et poétiquement. Comme pour contrecarrer l’expression célèbre de Jean Cocteau « Les miroirs feraient bien de réfléchir un peu plus avant de renvoyer les images », ses dispositifs viennent décupler les capacités de réflexion(s) du cube-miroir, et renvoient de fait des images à plusieurs temporalités et strates de profondeurs, dans un même mouvement d’incorporation et de réfraction. Souvent trompeuses, les surfaces réfléchissantes n’en sont pas moins des voies de passage vers une vérité de l’instant et une expérience du temps et de l’espace. D’où le caractère magique qu’on leur prête.  

En ce sens, l’installation du cube-miroir, dans sa taille la plus importante (75x75 cm), posé au milieu de la galerie sur une étendue de sel, remplit cette fonction du sacré. Tandis qu’un son sourd résonne à l’intérieur du volume et que de minces faisceaux de lumière filtrent des bords, soulignant sa forme géométrique parfaite - carré du carré, symbole de la stabilité et du monde matériel en opposition à la sphère, symbole du monde céleste -, il est, tel un totem miroitant et mystérieux. Ce faisant, en donnant à expérimenter différentes perspectives du lieu, dans lesquelles le visiteur se voit réfléchi lui aussi - et même plusieurs fois ! – l’objet acquiert ce « supplément d’être » (4), par lequel sa présence s’intensifie, et remplit ce rôle d’intermédiaire « pour que le spirituel puisse saisir le corporel » (4), état propice à l’expérience méditative. 

Ce phénomène de l’inclusion, pour lequel plaide Nicolas Bourriaud (5) dans une conception nouvelle de l’art, on le retrouve dans les photos présentées en contre-point de l’installation centrale. La série peut se lire comme un voyage du cube-miroir qui commencerait dans l’immensité de la nuit, traverserait l’espace, aurait exploré des recoins, navigué sur les eaux, conversé avec les pierres et brillé parmi les étoiles... D’une taille plus petite, le cube-miroir apparaît dans des paysages extérieurs, indéfinis mais reconnaissables : un bord de mer, un environnement minéral, des rochers, peut-être des ruines, une forêt, dans les herbes, face au ciel... Ses facettes restituent son environnement et bousculent les perspectives ; le hors-champ devient visible, le haut est en bas, les côtés font face. Dans ces paysages morcelés, où le temps semble suspendu, l’absence de présence humaine n’en rend que plus fragile la présence - parfois totalement incongrue - du cube-miroir, et plus grand ce qui l’entoure, comme si cette réalité distendue et anachronique était chargée d’un caractère dramatique et intime. La variété des formats et des supports influent aussi sur la perception que l’on a de ces territoires, infinis et sans âge dans les grands formats, plus « au cœur » dans les petits. Initié dans une première série Back Home, concomitante « à un besoin extrême de nature », c’est sans doute avec ce travail que la « conscience » prêtée au cube miroir est la plus perceptible, en ce sens qu’il est pour l’artiste « un révélateur de la subjectivité de notre point de vue ». Comme Back Home, la série actuelle est en substance un véritable manifeste pour la protection de l’environnement et de la planète, qui est pour S. Matamoros un enjeu majeur de notre société. Par ses chemins détournés Empreinte cosmique interpelle sur l’empreinte carbone et l’empreinte écologique, qu’il n’est plus possible d’ignorer. L’artiste fait aussi souvent référence à l’overview effect (l’effet de surplomb) dont parlent les cosmonautes lorsqu’ils voient la Terre depuis l’espace, moment où ils prennent conscience de sa place dans l’univers : un astre de petite taille, flottant dans l’immensité du vide, belle et fragile. L’expérience qualifiée de mystique par certains, change la vision du monde et le rapport à la nature. Telle pourrait être l’ambition de la série : susciter une vision plus holistique de notre environnement et redonner à chaque élément sa valeur dans le cycle de la vie pour mieux la préserver.  Deux sculptures récentes Le rêve du cube et Esquarre faites avec du papier naturel montrent le cube-miroir à différents stades de sa « vie » : la première, embryonnaire, d’une taille minuscule, comme en nidification, la seconde, réduite à une ossature squelettique.  

 

A ces récits contemporains de science et de fiction, où la réalité n’est jamais aussi réelle que lorsqu’elle paraît surnaturelle, Empreinte cosmique se fait une messagère intuitive. Des recherches récentes sur les exoplanètes (en dehors du système solaire) laissent à penser qu’il y aurait des traces de vie extra-terrestres sur la Terre. Il n’est donc pas totalement absurde de considérer le cube-miroir visible dans la vidéo qui le montre sur une plage, balloté par les vagues, comme un objet extra-terrestre réel, amenant sur la Terre des composants d’organismes vivants cosmiques, non encore identifiés ! De même, on pourra choisir d’interpréter comme des présages les motifs des « entrailles » du cube-miroir brisé en huit éclats, pour en savoir plus sur le devenir de notre planète et de l’univers. Peut-être y lira-t-on que la matière cosmique et la matière terrestre ont la même origine, que la profondeur du cosmos rejoint celle des océans, que l’oscillation de la courbure de l’espace est aussi fine qu’un battement de cils, et que la symbiose entre organismes vivants et non-vivants constitue les prémices d’une anthropologie nouvelle. Une trace lointaine de l’univers déposée jusqu’à nous.  

Marie Gayet  

 

 

*Seti : Search for Extraterrestrial Intelligence, en français « Recherche d’intelligence extraterrestre »  

1- Chroniques martiennes, Ray Bradubury, trad franaisie, Denoël 1954 

2- A l’aube de nouveaux horizons, Nathalie Cabrol,  Seuil, 2023 

3- Le cube miroir a été montré pour la première fois à l’Eglise Saint-Ambroise, Paris 11èdans le cadre de la Nuit blanche 2023 

4- La Vie sensible Emanuele Coccia, , Rivages poche, 2013 

5- Inclusions, Esthétique du capitalocène Nicolas Bourriaud, Coll Perspectives critiques, Puf, 2021 

PHOTOS empreinte cosmique

©Sandra Matamoros

du 29 juin au 20 juillet 2023 - Paris 3eme ardt
19 Rue des Filles du Calvaire
Le Rêve du Scaphandre

Présentation

Elora Weill-Engerer     Commissaire de l’exposition

 

 

 

Nombreux sont les nageurs qui ressentent une telle intensité de sensation sous l’eau qu’elle en devient spirituelle. L’eau, selon leurs dires, leur offre une vacance de soi qui se traduit par la perte des notions d’espace et de temps. L’être, sous l’eau, n’est pas dans la nature, il est la nature. Dans le domaine des arts visuels, le leitmotiv de l’œuvre « immersive », - élargie récemment depuis les dispositifs expérientiels où la place du spectateur est centrale jusqu’à l’ensemble des supports plastiques -, suppose le fantasme d’une fusion totale du spectateur avec ce qu’il voit, reprenant les principes de l’immersion en milieu liquide.

L’œuvre immersive n’est plus un objet dans l’espace, mais constitue l’espace même qui engloutit le corps et le regard. Aujourd’hui, même un tableau peut être dit immersif : le spectateur est dans l’œuvre comme il serait dans l’eau. L’image, dès lors, n’est que périphérie, marge, qui se regarde sur le côté de l’œil et s’appréhende par les extrémités : on n’en perçoit jamais le centre. Une œuvre plastique peut-elle vraiment produire les mêmes effets que l’eau sur le corps du spectateur ? N’est-elle pas entravée dans ce projet par les limites propres à la matière artistique ? La pensée bachelardienne suppose que la rêverie la plus éthérée est toujours lestée d’une matière, d’un poids : le désir de sensation totale doit s’arrimer à quelque chose. C’est à cette tension que l’exposition Le rêve du scaphandre souhaite s’atteler, tension déjà contenue dans sa formule oxymorique : le scaphandre descend quand le rêve monte. Mais l’inverse fonctionne aussi.

L’eau est l’élément par excellence d’une imagination ouverte qui déborde de son cadre et s’enroule autour du spectateur. Le fondateur du rationalisme moderne, Descartes, écrit à la fin de sa deuxième méditation : « C’est comme si j’étais tombé dans une eau très profonde ». C’est la définition du doute, qui fait perdre pied au sujet jusqu’à ce que, dans l’immensité, il ait au moins appris de manière certaine qu’il n’y avait rien de certain. L’eau, au sens orphique, est l’élément non-logique des origines et de la fin, qui se sent plus qu’il ne se sait. Il invoque un principe circulaire non linéaire, liant l’être individuel avec le cosmos : flottaison, immersion, contemplation, plongeon constituent des expériences-limites du corps et définissent l’eau non pas par ce qu’elle est mais par ce qu’elle nous fait. Les Grecs de l’époque archaïque décrivaient la mer par toutes les couleurs du cercle chromatique (très rarement le bleu) et plus encore par ses états et ses affects : calme, agitée, monstrueuse, protectrice. L’universalité d’une définition a priori de l’eau est ici remplacée par la singularité de sa perception sensorielle. Aussi, les œuvres de l’exposition Le rêve du scaphandre sont des propositions symboliques, littérales, biaisées ou écologiques de l’eau qui montrent un panel de formes, matériaux et couleurs traduisant visuellement des sensations parfois non visuelles et propres à l’eau (auditives, tactiles, olfactives). L’eau en tant que principe vivant et transformateur se voit conférer un statut créateur en soi. Dans la rêverie matérialisante - rêverie qui rêve la matière -  est contenue une poésie dynamique : les choses sont ce qu’elles deviennent et l’eau est vécue avant d’être pensée, dans ses contradictions : « Pour rêver la puissance, il n’est besoin que d’une goutte imaginée en profondeur » (Gaston Bachelard, L’eau et les rêves. Essai sur l’imagination de la matière [1942]).

Elora Weill-Engerer

 

 

Diplômée de l’École du Louvre, de Paris IV et de Paris I, Elora Weill-Engerer est historienne de l’art, auteure et commissaire d’expositions indépendante, membre de l’AICA et de C-E-A.

Dans ses commissariats d’expositions, elle envisage la curation comme un espace de recherche textuel et symbolique. Elle enseigne à Paris I et à l’École du Louvre.

PHOTOS Le rêve DU SCAPHANDRE

©Mona Mill et Melvin

du 11 au 23 octobre 2022 - Paris 5eme ardt
36 Rue du Fer-à-Moulin

VIDÉOS d'artistes
©Mona Mill

photos regard du temps
Le Rêve du scaphandre
Vidéos
Le Regard du temps
Exposition Regard du temps avec nom arti

PHOTOS Le regard du temps

©Mona Mil

du 2 au 12 juin 2021 - Paris 5eme ardt
Parcours saint Germain
L'écho du silence
CulturFoundry_mona_ -102A9032_MV.jpg
CulturFoundry_mona_ -102A9030_MV.jpg

Du 8 au 22 Sept 2020 au 16K - Kremlin Bicêtre

Parcours VIP Art Paris Art Fair

Présentation

Le monde citadin, foyer du tumulte des gens pressés et des sonorités urbaines ne laisse plus la place au silence. La perception de l’homme en devient lacunaire et restrictive. L’exposition L’écho du silence nous interroge sur notre capacité à écouter, à percevoir et à ressentir le monde. L’astrophysicien Hubert Reeves ex- plique que le rôle de l’homme est de « donner un sens à la réalité.» L’humain privilégie souvent une stratégie d’ « opposition » définie par une soif de puissance (instinct de survie). Nous sommes témoins aujourd’hui d’une situation globale préoccupante sur les enjeux éco- logiques. Les réponses sont mises en demeure alors qu’il existe également dans la nature une logique complémentaire à celle de puissance : la logique de « coopération ». La pollinisation en est un exemple, les oiseaux et papillons en s’abreuvant du nectar des fleurs leur per- mettent de se reproduire.

17 Artistes

Béatrice Bissara

Dorian Cohen

Esmeralda Da Costa

Léa Dumayet

Julia Gault

Charlotte Gautier Van Tour

Anouk Grinberg

Julie Legrand

Sandra Matamoros

Laurent Pernot

Johanna Perret

Francesca Piqueras

Dorothée Louise Recker

Estera Tajber

Nicolas Tourte

Jean-Claude Wouters

Alexandre Zhu

Équipe

Commissaires

Clarisse Russel

Valérie Delaunay

Textes

Clarisse Russel

Organisateur

Frédéric Lorin

Assistante

Maria Cristina Lattarulo

Lieu

16K

CulturFoundry_mona_ -102A9715_MV.jpg

Vision

anthropocentrique

Les artistes, résistants et visionnaires, nous apportent leur regard singulier sur ce qu’ils entendent par les mots nature et éléments. Quelle perception les artistes ont-ils de la nature ? Comment s’intègre-t-elle dans leur travail ? Dans quelle mesure nous aident-ils à prendre conscience des possibilités d’une réalité plus coopérative et harmonieuse ? Dans ces temps d’émulation, il nous est offert une chance de voir différemment notre environnement. L’homme, en changeant son regard et en développant sa sensibilité, peut agir positivement sur son milieu. Le naturaliste Alexander Von Humboldt explique que pour comprendre la nature, l’émotion et la poésie sont nécessaires. Notre subjectivité alliée à notre intelligence nous permet d’entendre le monde, d’en saisir son unité, et par conséquent de le respecter et de l’aimer.

Notre vision occidentale anthropocentrique ne mérite-t-elle pas d’être repensée ? Dans notre société occidentale, la vision macrocosmique est souvent oubliée, pour être centrée sur les êtres “ terrestres ”. Comme écrit Platon dans Protagoras : ‘‘ l’homme est la mesure de toutes choses ”. L’homme occidental a développé une position en surplomb, en retrait avec son environnement. L’anthropologue, Philippe Descola montre que le concept de nature est questionnable. En effet, pour les occidentaux la nature réfère aux non-humains. Il y a une distanciation sociale entre l’homme et ce qui ne l’est pas. Alors que pour d’autres cultures comme par exemple, la tribu Jivaros Achuar d’Amazonie, les Kogis de Colombie ou encore les Bishnoïs en Inde, le concept de nature n’existe pas. L’homme fait partie d’un tout où les plantes, les animaux sont à l’égale des hommes ayant chacun une âme et une vie autonome.

PHOTOS ECHO SILENCE

PHOTOS L'ÉCHO DU SILENCE

©Mona Mil

du 8 au 22 Sept 2020 au 16K - Kremlin Bicêtre
Parcours VIP Art Paris Art Fair

VIDÉOS d'artistes

©Wipart

videos echo du silence